On ne rigole plus à Tunis. L'humour grinçant, ce rempart historique contre l'autoritarisme, n'a désormais plus sa place sur les ondes de la République tunisienne.
Le mercredi 15 juillet 2026, une nouvelle ligne rouge a été franchie avec fracas. Le célèbre chroniqueur et journaliste Haythem El Mekki a été condamné en appel à un an de prison ferme par la Cour d’appel de Sfax. Pour de nombreux observateurs de la politique maghrébine, cette sentence n'est pas une simple décision de justice. C’est un message clair, violent, envoyé à l'ensemble de la corporation des médias. Si vous critiquez, vous finirez derrière les barreaux.
Cette condamnation s’inscrit dans un contexte de répression accrue qui étouffe progressivement toutes les voix dissidentes depuis le tournant politique pris par le président Kaïs Saïed. Comment en est-on arrivé là ? Quels sont les détails de cette affaire qui secoue le pays ? Voici une analyse brute d'un procès qui fera date.
Le revirement brutal de la justice à Sfax
Le verdict est tombé comme un couperet. Pourtant, l'affaire semblait avoir pris une tournure différente en première instance. Haythem El Mekki avait initialement bénéficié d'un non-lieu. Les juges de premier degré avaient estimé que ses propos ne constituaient pas une infraction pénale caractérisée. Mais la machine judiciaire, souvent accusée de rouler pour le pouvoir en place, ne s’est pas arrêtée là.
Le parquet a fait appel. La Cour d’appel de Sfax a annulé le premier jugement et a prononcé cette peine d’un an de prison ferme. Cette décision montre à quel point l'indépendance de la magistrature est devenue un concept lointain en Tunisie. Les tribunaux de deuxième instance redressent désormais les torts des magistrats trop indulgents.
Sur ses propres réseaux sociaux, le journaliste a réagi avec toute l'ironie noire qu'on lui connaît. Il a écrit que la Tunisie a toujours été une grande prison. Un constat amer pour celui qui, pendant des années, a fait les beaux jours de l'émission phare Midi Show sur la radio Mosaïque FM.
Les dessous d’une publication sur la morgue de Sfax
Pour comprendre cette affaire, il faut remonter à l'année 2024. La ville de Sfax, située dans le centre-est de la Tunisie, est devenue le principal point de départ de l'immigration clandestine vers l’Europe. Cette situation a engendré des crises humanitaires majeures sous nos yeux.
L'un des épisodes les plus sombres concernait la gestion des corps des migrants subsahariens décédés en mer. Les infrastructures locales étaient totalement dépassées. La morgue du Centre hospitalier universitaire (CHU) Habib Bourguiba de Sfax s'est retrouvée saturée, dans des conditions d'hygiène et de dignité humaine déplorables.
Haythem El Mekki avait publié un texte dénonçant cette situation intenable. Sa publication pointait du doigt les manquements administratifs et logistiques de l'hôpital. C'était son travail de journaliste. Révéler des dysfonctionnements publics majeurs fait partie du métier.
La réaction de la direction du CHU Habib Bourguiba ne s'est pas fait attendre. Une plainte a été déposée. Au lieu de régler le problème de la morgue, les autorités ont préféré s'en prendre au messager. C'est classique. C'est l'art de cacher la poussière sous le tapis en enfermant celui qui tient le balai.
L'arme de destruction massive du Code des télécommunications
Le choix des armes juridiques utilisées contre El Mekki est révélateur de la stratégie du pouvoir. À l'origine, l'enquête avait été ouverte en vertu du redoutable décret-loi 54. Ce décret, promulgué par Kaïs Saïed en septembre 2022, est officiellement censé lutter contre les fausses informations sur les réseaux de communication. En pratique, il sert de guillotine numérique pour quiconque ose émettre une critique contre le gouvernement ou le président.
Pourtant, la condamnation finale n'a pas été prononcée sur la base de ce décret 54. Les juges de la Cour d'appel ont choisi d'appliquer l'article 86 du Code des télécommunications. Pourquoi ce changement de trajectoire ?
- L’article 86 est d'une flexibilité absolue. Il punit quiconque utilise sciemment les réseaux publics de télécommunication pour nuire à autrui ou troubler sa quiétude.
- Il contourne les garanties de la presse. En utilisant le droit commun des télécommunications, la justice évite d’appliquer le décret-loi 115 de 2011. Ce dernier encadre spécifiquement les délits de presse et exclut théoriquement les peines de prison pour des opinions écrites.
- Il envoie un signal terrifiant. N'importe quel citoyen publiant un statut Facebook ou un tweet dérangeant peut tomber sous le coup de cette loi obsolète.
C'est une astuce juridique vicieuse. On ne vous juge pas comme journaliste, mais comme un simple fauteur de troubles sur internet. De cette manière, les autorités espèrent dépolitiser l'affaire tout en appliquant une punition maximale.
La colère légitime du Syndicat des journalistes
La réaction de la profession a été immédiate et virulente. Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) a publié un communiqué officiel le jour même pour condamner cette décision de justice.
L'organisation syndicale dénonce l'utilisation systématique des lois pénales pour réprimer la liberté d'expression. Le syndicat rappelle que le recours au Code des télécommunications ou au Code pénal au détriment du décret-loi 115 est une dérive inacceptable.
Le SNJT a annoncé son soutien total à Haythem El Mekki. Les avocats de la défense préparent déjà un recours devant la Cour de cassation. L'espoir est mince, mais il existe. Une annulation de la sentence par la plus haute juridiction du pays reste le seul moyen légal d'éviter la prison au chroniqueur. Mais dans la Tunisie d'aujourd'hui, la loi plie souvent face aux exigences politiques.
Un climat de terreur pour les médias tunisiens
Cette affaire ne concerne pas uniquement Haythem El Mekki. Elle est le symbole d’une régression globale des droits humains en Tunisie. Depuis que le président Kaïs Saïed s'est octroyé les pleins pouvoirs en juillet 2021, la liberté de la presse s’est effondrée.
Le pays, autrefois considéré comme le seul succès démocratique issu des printemps arabes de 2011, ressemble de plus en plus à un régime policier classique. Les voix critiques s’éteignent les unes après les autres. Plusieurs journalistes, blogueurs et opposants politiques dorment déjà en cellule ou ont choisi le chemin difficile de l'exil.
L'autocensure est devenue la règle de survie dans les rédactions tunisiennes. Comment reprocher à un jeune reporter de peser chaque mot de son article quand il sait qu'une simple phrase sur l'état d'un hôpital peut lui coûter un an de sa vie derrière les barreaux ? Les radios privées, autrefois bouillonnantes de débats contradictoires, lissent désormais leurs contenus pour éviter de fâcher Carthage.
Ce qu'il faut faire pour soutenir la liberté d'expression en Tunisie
Face à cette dérive autoritaire, l'indifférence est notre pire ennemie. Si vous vous demandez comment agir à votre échelle, voici des démarches concrètes pour ne pas laisser les journalistes tunisiens seuls dans ce combat :
- Partagez massivement l'information. Les régimes autoritaires détestent la lumière extérieure. Plus le cas de Haythem El Mekki sera visible à l’international, plus la pression sera forte sur le gouvernement tunisien.
- Soutenez les organisations de défense des droits humains. Des structures comme Amnesty International ou Human Rights Watch effectuent un travail d'observation crucial sur place. Relayer leurs rapports et financer leurs actions aide à maintenir une veille constante.
- Interpellez vos représentants politiques. Si vous vivez dans un pays démocratique, demandez à vos députés d'aborder la question des libertés publiques lors des discussions bilatérales ou des accords d'aide économique avec la Tunisie.
La liberté de la presse n'est jamais définitivement acquise. Elle se grignote petit à petit, dans le silence général, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. Ne laissons pas le silence s'installer sur la Tunisie.